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Odeurs de Sainteté

Récemment, j’ai fui la grisaille et l’humidité parisienne pour flâner le nez au soleil dans Florence. Entre le Palazzo Vecchio et le Musée des Offices, entre la Galeria dell’ Academia et le Duomo, le syndrome de Stendhal m’a parfois guetté. Il m’a fallu trouver un refuge en terrain familier, je suis donc parti à la recherche de la plus ancienne parfumerie du monde : la Officina Profumo di Santa Maria Novella.

Parmi l’impressionnante liste des églises de Florence, celle de Santa Maria Novella est souvent ignorée: bien qu’on affirme que c’est là que naquit le style Renaissance, il lui manque le gigantisme minéral du Duomo ou le caractère poignant de Santa Croce où sont enterrés Michel-Ange et Galilée. Et même si ses fresques peuvent rivaliser avec celles de la Basilique Saint-Marc de Venise, son emplacement dans un quartier sans attrait près de la gare fait qu’elle est boudée par les touristes.

Mais l’église de Santa Maria Novella peut s’enorgueillir d’une richesse avec laquelle aucune autre église au monde ne peut rivaliser. L’Officina Profumo-Farmaceutica di Santa Maria Novella vend en effet depuis 8 siècles des parfums qui font frissonner les amateurs de belles senteurs du monde entier.

DSC_2453L’histoire de ce lieu exceptionnel débute lorsque les Dominicains, un ordre consacré à la pauvreté et la charité, s’installèrent en 1219 à Florence. Après la mort de Saint Dominique, ses disciples entreprirent de convertir une église appelée Santa Maria delle Vigne en monastère dans ce qui était en train de devenir l’une des villes les plus riches et les plus puissantes d’Europe sous le règne éclairé des Médicis.

En 1381, les Dominicains installèrent une infirmerie à côté du monastère, utilisant des remèdes à base de plantes formulés par les moines eux-mêmes. Parmi les premiers distillats, on trouvait une essence prescrite comme antiseptique pour nettoyer les maisons après une épidémie de peste : l’eau de rose. On y trouvait également le Vinaigre des Sept Voleurs, recommandé pour soigner les femmes souffrant de « vapeurs », ou l’Acqua Antisterica, une concoction utilisée pour calmer les femmes « hystériques ». Elle est vendue aujourd’hui sous le nom plus consensuel d’Acqua di Santa Maria Novella et on la conseille maintenant pour ses propriétés antispasmodiques.

Au XVIème siècle, la fabrication de parfums fut un atout pour gagner la fidélité de la plus célèbre cliente de Santa Maria Novella, Catherine de Médicis. La pharmacie créa d’ailleurs un parfum pour elle, l’Acqua Regina Della. La croissance de l’activité de l’Officina à cette époque fut cependant un sujet de controverse au sein du monastère, certains moines objectant que le doux parfum du succès pourrait détourner l’attention des dévotions chrétiennes. C’est ainsi que la production s’arrêta au début des années 1600, pour finalement reprendre en 1612.

Deux siècles et demi plus tard, en 1866, l’État italien confisqua tous les biens de l’église. Cette décision aurait pu signer la disparition pure et simple de la pharmacie si le dernier moine à agir en tant que directeur, Damiano Beni, n’avait eu une idée habile : il en donna le contrôle à son neveu, un profane, qui racheta l’Officina à l’état italien et dont les descendants sont toujours impliqués dans l’entreprise aujourd’hui.

Devenue une entreprise séculière, la Farmacia commença à exploiter pleinement les tendances de l’époque. Dans les années 1700, elle continua à élargir sa gamme de médicaments et de parfums, et se mit même à fabriquer de l’alcool. Au 19ème siècle, une liqueur dénommée Alkermes et présentée comme un moyen de « raviver les esprits fatigués et paresseux » devint même un best-seller aux États-Unis.

Au cours des dernières années, Santa Maria Novella s’est développée hors de ses frontières italiennes en ouvrant des boutiques sur les 5 continents, mais sans perdre pour autant son image de parfums relativement confidentiels. Pour faire face à son expansion, elle a construit une petite usine située dans les faubourgs de la ville où les techniques anciennes des moines ont été rationalisées mais on m’a assuré qu’une grande partie de la fabrication continuait d’y être faite à la main, en particulier celle des savons qui sèchent et maturent pendant un mois.

DSC_2089Fort heureusement, elle occupe toujours sa magnifique boutique florentine située au N°16 de la Via della Scala et on peut toujours y accéder par l’église, en poussant une imposante porte de bois qui laisse filtrer quelques effluves de fleurs et d’huiles essentielles…

Quelle que soit l’entrée choisie, il suffit de faire quelques pas pour se retrouver plongé plusieurs siècles en arrière, dans un cadre qui vous coupe presque le souffle ! Impressionné par les moulures et les dorures, on admire les alambics rudimentaires utilisés par les moines, préservés dans d’antiques armoires en bois et flanqués d’anciennes bouteilles utilisées pour les lotions et potions, de listes d’ingrédients et de livres recelant les recettes originales. Le long des murs décorés de fresques, on découvre des étagères garnies de savons et de parfums dont certains seraient encore fabriqués selon les formules originales, vieilles de plusieurs centaines d’années.

Sur les vastes rayons et sous les plafonds somptueux, on trouve quelques 45 « Cologna » adulées par les parfumistas de la planète. J’ai aimé le Pot-Pourri Albarello, concocté à base d’un mélange secret d’herbes et de fleurs cueillies à la main dans les collines florentines puis macérées plusieurs mois dans d’immenses jarres en terre cuite selon une recette inchangée depuis 1508. Après une longue hésitation, je suis reparti avec Tabacco Toscano, un parfum de tabac blond doux et puissant aux notes de vanille fumée et d’ambre inspiré par les cigares toscans de la Manifattura di Lucca… et avec la ferme intention de revenir dans ce lieu sans pareil où la grande histoire rencontre la grande parfumerie.

Hervé Mathieu

Officina Profumo-Farmaceutica di Santa Maria Novella, Via della Scala, 16, 50123 Firenze.

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Salomé de Papillon Perfumery – la bombe olfactive de 2015

Pour commencer l’année, je m’étais mis en tête de choisir mes 3 parfums préférés de 2015. La tâche n’était pas simple. Tous segments confondus, il y a près de 1000 nouvelles fragrances chaque année dans le monde et le souvenir des parfums, comme les parfums eux-mêmes, finit par s’évaporer. 

Alors que je compulsais mes notes prises tout au long de l’année et que je humais mes échantillons, je finis par me rendre compte que j’en revenais toujours à la même création. Je ne cessais de la renifler de façon compulsive, de m’en emplir les alvéoles pulmonaires et une fois celle-ci sentie les autres me paraissaient légèrement ennuyeuses. Il fallut me rendre à l’évidence : je n’avais trois favoris de l’année, je n’en n’avais qu’un et celui-ci éclipsait tous les autres.

C’est en flânant chez Les Senteurs à Belgravia que j’avais découvert par hasard Papillon Perfumery, une marque discrète fondée en 2014 par Liz Moores. Les parfums de Papillon m’ont instantanément étonné par leur maturité, leur cohérence, leur degré d’exigence et d’achèvement. La gamme semblait sortir parfaitement achevée de la chrysalide. Mais parmi les 4 parfums que j’ai eu le vif plaisir de sentir, celui qui m’a le plus impressionné et séduit a été Salomé.

Papillon est un nom charmant, n’est-ce pas ? On pourrait s’attendre à des créations délicates et évanescentes, à des parfums de jeunes filles en fleur. Il n’en n’est rien. Ici, la jeune fille a été déflorée depuis longtemps, et avec quelle joie ! J’ai lu ici que Salomé pourrait être le parfum de Mata-Hari. On ne pourrait résumer mieux cette fragrance qui nous entraîne dans une étourdissante danse des sept voiles. Salomé pourrait être le parfum d’une photo d’Helmut Newton, un philtre qui fait venir à l’esprit les images d’un corps nu à peine enveloppé d’un manteau de fourrure, d’une fumerie d’opium à Macao où les chairs s’égarent et les pensées se perdent, d’une Rolls-Royce Phantom dont le cuir des sièges vient d’accueillir un couple brûlant d’un désir inassouvi.

Helmut Newton 3

Pour vous faire découvrir Salomé, j’aurais pu détailler les facettes olfactives de ce chypre mâtiné de floriental, parler de cette rose pourpre corsetée dans un bouquet jasminé et embuée de cumin. Je pourrais parler de la façon dont le musc se développe par volutes sur la peau, comme une robe de Haute Couture incapable de contenir les notes animales qui s’exhibent sans aucune pudeur. Mais je préfère laisser le mystère de sa composition planer autour de cet envoûtant élixir et évoquer le prestigieux lignage de Femme de Rochas, le parfum qui m’aurait suivre n’importe quelle créature à l’autre bout du monde ! Hélas, Femme a été (mal) reformulé en 1989, perdant dans l’opération une bonne partie de sa sulfureuse attraction. J’étais resté inconsolable pendant un bon moment, ne sachant plus quelle fragrance offrir à la femme qui me mettait les sens en émoi. Et un jour, Salomé est entrée dans ma vie. La Reine était morte, vive la Reine.

Bien sûr, les âmes prudes trouveront Salomé « sale ». Trop sexuel, trop animal. Il est vrai qu’il y a du stupre dans ce flacon – par ailleurs parfaitement inintéressant. On peut deviner la présence de la civette et du castoréum à des niveaux de concentration qu’on n’a pas dû connaître depuis un siècle. Clairement, Salomé est un parfum pour adultes, pour ne pas dire pour adultes consentants…

Dans le monde de la parfumerie grand public et consensuelle, Salomé fait l’effet d’une bombe a(na)tomique. Dans celui de la parfumerie de niche, il fait désormais office de référence.

Hervé Mathieu

Salome par Papillon Perfumery – Eau de Parfum 50 ml – 135 €

 

Salome - Papillon

Les Parfums de la Bastide, fragrances anti-hipster

« Rien de nouveau à dire, mais le dire d’une manière nouvelle. » La profession de foi des deux fondateurs des Parfums de la Bastide est d’une rafraîchissante humilité dans le petit monde des parfums de niche.

Lorsqu’Anne-Cécile Vidal et William Bouheret m’accueillent dans leur showroom parisien du 16 rue de la Sourdière, je découvre un univers épuré aux couleurs de terre cuite, de gris et de chêne clair, très loin des clichés qui viennent à l’esprit dès qu’on prononce le nom de Provence. Il se trouve que c’est précisément leur souhait : valoriser l’héritage olfactif de cette région, berceau de la parfumerie française, autrement que par l’imagerie des cigales et des sachets de lavande pour le linge.

fondateur-parfums-de-la-bastide-anne-cecile-vidalfondateur-parfums-de-la-bastide-william-bouheretLe ton de l’entretien est tout de suite donné : les fondateurs de la marque ont un solide bagage dans le domaine du luxe et de la parfumerie fine (LVMH pour elle, Annick Goutal pour lui) et leur maîtrise du sujet est plus que convaincante. Ici, pas de confusion savamment entretenue entre les entrepreneurs et les parfumeurs, Anne-Cécile Vidal et William Bouheret ne formulent pas mais leur connaissance approfondie de la création leur a permis de choisir en toute connaissance de cause leur unique interlocuteur (le grassois Robertet) et de déterminer des critères où la haute qualité des matières premières et le respect de la création tiennent les rôles principaux.

La totalité des trente parfumeurs de Robertet a été sollicitée pour leur projet, chacun étant libre de participer et de proposer une ou plusieurs créations. Plus de deux cent propositions ont ainsi été reçues, parmi lesquelles n’ont été retenues que cinq fragrances. La sélection par le duo s’est faite au coup de cœur et les compositions ont été prises telles quelles, sans être retravaillées, afin de garder intacte l’intention créative du parfumeur.

Chaque parfum met en valeur une matière première emblématique du sud de la France. Je découvre ainsi Éclatant (citron de Menton), Insouciante (rose de Grasse), Exquise (figue du Luberon), Insolite (lavande de Sault) et Ardent (cèdre de Bonnieux). D’emblée, la haute qualité des formules me saute au nez. Les fragrances sont lumineuses et intenses, bien mises en valeur par une concentration minimum à 12%. Les principales notes sont très lisibles et elles défilent sous mon nez au fur et à mesure qu’Anne-Cécile Vidal me les détaille. Ici, pas de poudre de perlimpinpin ou d’ingrédient exotique ajouté en dosage homéopathique. L’authenticité prévaut et c’est au nom de cette même philosophie que les fragrances sont exemptes de colorants ou de filtres UV, pour que rien ne s’interpose entre la peau et le parfum.

La profession de foi des fondateurs est respectée à la lettre puisque les fragrances sont à la fois familières et surprenantes. Elles sont certes construites autour de matières premières ultra-connues, mais de telle façon qu’on a le sentiment de les redécouvrir, voire de les sentir comme jamais auparavant. À titre personnel, j’ai préféré Ardent, un cèdre épicé de muscade gourmand et racé et Insouciante, une rose Centifolia soulignée d’une touche de cassis, pétillante et d’une absolue modernité – une autre valeur revendiquée par la marque.

À l’instar du showroom, le packaging est sobre… peut-être trop, mais il est toutefois possible de choisir une présentation dans un beau coffret de chêne clair fabriqué dans le Jura. Quant aux noms des parfums, ils sont dans la même veine de simplicité, se démarquant là aussi de la tendance actuelle chez les grands noms de la parfumerie de niche. J’avoue pour ma part aimer les noms « lutensiens » et je suis donc resté quelque peu sur ma faim avec ces adjectifs qui me paraissent de surcroît difficiles à mémoriser.

Mais ces détails ne doivent pas faire passer à côté de l’essentiel. Il est clair que si vous aimez afficher votre singularité au travers d’une senteur-OVNI, cette marque n’est pas pour vous ! En revanche, ces fragrances bien construites et généreuses séduiront tous ceux pour qui la qualité, la tenue et l’intensité sont des valeurs cardinales.

Au final, les Parfums de la Bastide ne m’évoquent pas une maison provençale mais plutôt une de ces grandes demeures milanaises dont l’apparence extérieure est austère et la porte dépourvue de toute fioriture. Ce n’est qu’une fois qu’on y est entré que l’on découvre tout le faste et l’opulence qu’elle recèle.

Hervé Mathieu

(Les Parfums de la Bastide : 125 euros les 100 ml d’Eau de Parfum – 210 euros dans le coffret en chêne)

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Save the date : Conférence de Francis Kurkdjian le 9 décembre 2014

Le mardi 9 décembre 2014, l’Osmothèque de Versailles organise une conférence ouverte au grand public qui donne la parole à l’un des parfumeurs les plus doués de sa génération : Francis Kurkdjian. Une occasion rare offerte par cette institution dont la vocation est de préserver le patrimoine mondial de la parfumerie et d’exposer ses trésors – en l’occurrence un « trésor vivant » comme on appelle au Japon les détenteurs d’un savoir-faire exceptionnel.

J’ai connu Francis lors de la création du Mâle, le parfum masculin iconique de Jean-Paul Gaultier qui allait dominer la parfumerie masculine européenne pendant près de dix ans. C’était un tout jeune parfumeur qui signait là sa première grande réalisation : une fragrance audacieuse aux équilibres parfaits qui bouleversait les codes de la parfumerie et qui inventait rien moins qu’un nouveau style, en parfaite adéquation avec la personnalité du Couturier.

kurkdjianDepuis, Francis a suivi un parcours météorique à la mesure de son talent. Il a notamment signé Narciso Rodriguez For Her (2004), Rose Barbare pour Guerlain (2005), Eau Noire pour Dior (2004), Elie Saab le Parfum (2011), la ‘’Collection des Essences’’ d’Elie Saab avec Rose, Ambre, Oud, Gardénia (2014) et son dernier en date, My Burberry (2014).

En parallèle, il ne cesse de poursuivre des projets personnels : il participe à des événements spectaculaires (au Château de Versailles, au Grand Palais…) et crée en 2001 son atelier de parfums sur-mesure. Il était logique qu’il fonde sa propre Maison en 2009, laquelle connaît un succès mérité.

Le mardi 9 décembre, l’Osmothèque de Versailles invite Francis Kurkdjian à partager sa passion pour la parfumerie lors d’une conférence qui se tiendra à 18h45 à l’ESCE – 10 Rue Sextius Michel, 75015 Paris. Une occasion pour tous d’entendre et d’approcher un parfumeur star, singulier et talentueux.

Tarifs : 20 € en réservant sur le site de l’Osmothèque, 25 € sur place – tarif réduit pour les étudiants : 15 €.

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

Pierre Guillaume can do it in the mix

Depuis un fameux tube, on savait déjà que Dieu était un DJ. Mais que les parfumeurs le deviennent aussi, c’est nouveau ! Le fondateur de Parfumerie Générale vient en tout cas de « re-mixer » trois de ses créations historiques dans un fascinant exercice de DJ-ing olfactif.

Lorsque les parfumeurs réinterprètent des parfums, c’est souvent contraints et forcés, soit par l’obligation de remplacer une matière première trop chère ou à cause des fourches caudines de l’Union Européenne… Mais si Pierre Guillaume a décidé de réorchestrer certaines de ses partitions, ce n’est pas par obligation mais par envie, comme un musicien d’électro retravaillerait un morceau jusqu’à ce que celui-ci devienne méconnaissable. Une idée absolument moderne, visualisée jusque dans la numérotation « 2.0 » des parfums.

En 2012, pour fêter les 10 ans de sa Maison, Pierre Guillaume décida de revisiter deux de ses premiers parfums sur la base des mêmes matières premières principales mais en les combinant et en les dosant différemment. Ces nouvelles fragrances furent présentées au Pitti de Florence et restèrent à l’état de prototypes… jusqu’à aujourd’hui, puisque ces deux jus mystérieux – augmentés d’un troisième pour l’occasion – viennent d’apparaître sous le nom de « Collection Signature » sur le site de la Marque. J’ai eu la chance de pouvoir comparer côte à côte les parfums originaux et leur réinterprétation. Une tâche ardue mais passionnante.

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PG O2 « Cozé », créé en 2002, est un des best-sellers de la Marque. Il faut lire son nom « C’est osé » et c’est en effet un oriental culotté et frontal. On entre directement dans un univers presque mystique d’épices poivrées et de notes cacaotées, avec un patchouli travaillé audacieusement en note de tête. Puis viennent des notes de tabac, de vanille bourbon et de bois précieux qui laissent sur la peau une impression caressante et douce qui étonne après l’attaque franche du départ.

PG 2.1 « Cozé Verde », comme son nom l’indique, met cette fois-ci en évidence la facette verte du tabac. Il s’ouvre sur une figue lactée en contrepoint d’une facette citronnée, puis joue le poivre avec plus de modération que le Cozé initial. Le patchouli répond toujours au café et au cacao, mais sur un mode plus civilisé… La vanille a fait place à des bois secs et à la réglisse, on a quitté l’Inde coloniale pour l’Amérique du Sud dans une revisitation qui ferait presque oublier la troublante séduction de l’original.

PG O3 « Cuir Venenum », créé en 2003, était selon Pïerre Guillaume inspiré par la troublante senteur d’une jupe de cuir sur la hanche d’un mannequin noir pendant un défilé. C’est en fait une combinaison de délicate fleur d’oranger confite et miellée (hydromel ?) que sous-tend un accord en réalité à peine cuiré qui se fond dans un souvenir de noix de coco et de musc.

PG 3.1 « Arabian Horse » est quant à lui un pur-sang du désert qui lorgne vers les verts pâturages. Il faut avoir flâné dans un hippodrome pour comprendre la justesse de cet accord qui fait presque ressentir le choc des sabots sur la piste tandis que les massifs de fleurs exhalent leur parfum. On perçoit une herbe grasse et humide associée à un narcisse opulent, juste avant que ne se déploie l’accord chypré. Un cuir rugueux arrive alors au galop, poursuivi par les muscs, les bois et finalement l’ambre.

PG O6 « L’Eau Rare Matale » trouve ses racines du côté d’un thé noir du Sri Lanka, réputé être l’un des meilleurs du monde. Il s’ouvre sur une inspiration fraîche et aromatique d’eau de Cologne dominée par la bergamote, jusqu’à ce qu’apparaisse la facette fumée et boisée du thé alliée à des fleurs blanches. L’ensemble laisse un souvenir en douces oppositions.

PG 6.1 « Vetiver Matale » rejoint l’inspiration des deux autres « remixes » en mettant en majeur un thé qui n’est plus noir, mais vert. La colonne vertébrale de ce parfum est un accord entre un vétiver terreux mais joliment adouci par le cashemeran d’un côté, et de l’autre côté le tabac blond. L’ensemble est boisé et subtilement agreste, avec des évocations d’humus. Comme son prédécesseur, c’est un parfum en équilibre entre douceur et puissance.

LE BILAN :

Ces trois nouvelles fragrances de Parfumerie Générale sont bien plus que des réinterprétations : ce sont de véritables re-créations qui, en prenant une totale liberté par rapport aux versions initiales, font preuve d’une belle audace conceptuelle. Une initiative originale et passionnante qui met en pleine lumière le cheminement de l’inspiration et qui représente aujourd’hui ce que la parfumerie d’auteur a de plus intéressant.

(Parfums « Collection Signature » : 180 euros les 100 ml, 120 euros les 50 ml)

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

 

On Nosait plus en rêver, Nose l’a fait

Le segment du « masstige » s’érode constamment et une frange croissante de la clientèle à haut pouvoir d’achat se désintéresse des machines marketing que sont devenues les grandes marques internationales. On pourrait s’attendre à ce que la distribution de niche se développe de façons spectaculaire. Or, il n’en n’est rien. 

Depuis la disparition de La Parfumerie Générale et d’Aepure, les points de vente de parfums et de cosmétiques de niche parisiens se comptent quasiment sur les doigts d’une main. Un peu plus d’un an après son ouverture, il était donc intéressant de rendre visite à la boutique Nose au 20 rue Bachaumont, entre Etienne Marcel et Montorgueil.

nose_ipadPlusieurs bonnes fées se sont penchées sur le berceau de Nose, et pas des moindres : les plus connus sont Romano Ricci, le fondateur de Juliet Has a Gun, et le parfumeur Mark Buxton.

Outre cette prestigieuse hérédité, une des particularités de Nose est un logiciel d’aide à la décision développé spécifiquement. Que ce soit en ligne ou sur place grâce à une tablette numérique, il suffit de répondre à quelques questions, essentiellement sur les parfums que vous portez et avez porté, et le logiciel vous propose sa sélection de cinq jus. L’équipe de Nose n’hésite pas à compléter par ses propres recommandations.

La particularité de cette méthode de vente est que la notion de parfum féminin ou masculin est totalement évacuée de la discussion, de même que le prix. Une méthode habile d’un point de vue commercial bien sûr, mais qui permet aussi de se concentrer sur l’écoute du client et sur sa satisfaction.

J’ai passé ce jour-là plus de 2 heures chez Nose, qui accueillait en plus ce jour-là deux conseillers de vente de la chaîne hollandaise Skins qui se formaient à l’utilisation du fameux logiciel. Le personnel maison, Nicolas Cloutier (un des cofondateurs et l’animateur du projet) et même les conseillers de chez Skins se sont succédé sans relâche afin de m’aider à trouver un nouveau parfum. Sans jamais se départir de leur professionnalisme et de leur amabilité, appuyés sur leur parfaite connaissance des marques présentes chez Nose, ils ont fait de ce temps une expérience client exceptionnelle. J’ai eu comme interlocuteurs des amoureux de leur métier qui ont dépensé sans compter cette valeur devenue plus rare que l’or : le temps.

Seul le choix des marques référencées chez Nose m’a laissé légèrement perplexe… On y trouve d’un côté des « poids-lourds » de la parfumerie de niche (L’artisan parfumeur, diptyque, Creed, Penhaligon’s, Maison Francis Kurkdjian et bien sûr Juliet Has a Gun) et de l’autre une sélection de marques de parfum et de soins entre lesquelles je n’ai pas réussi à trouver un fil conducteur, hormis leur côté hype… Certes, le coup de cœur est un critère de sélection revendiqué chez Nose, mais on peut toutefois se demander si la cohérence floue de l’offre permettra de fidéliser la clientèle une fois passé l’effet de curiosité.

Le relationnel que Nose cultive avec ses clients pourrait cependant leur permettre de remporter la mise. A titre d’exemple, la boutique organise une fois par mois des nocturnes à thème qui rassemblent une population de passionnés, alertés par une page facebook bien faite. La maison y régale ses invités avec générosité et rien ne semble devoir entamer l’affabilité de Nicolas Cloutier, l’ancien consultant en stratégie passé boutiquier de luxe.

De la même façon qu’on achète un parfum de niche pour des raisons très différentes de celles qui nous font acheter un parfum de grande Marque internationale, l’expérience d’achat chez Nose est aux antipodes de celle que l’on peut éprouver chez Sephora, et c’est exactement ce qu’on en attend ! La réussite de Nose, c’est d’avoir su transcrire dans le monde de la distribution les valeurs que l’on recherche chez les Marques de niche : l’acte individuel de création trouve son écho dans le choix subjectif assumé par les fondateurs de la boutique de la rue Bachaumont et la passion mise dans la création des produits est prolongée par l’attention consacrée à leur vente. Enfin, l’implication personnelle des créateurs de Marques trouve son équivalent dans la relation étroite que les équipes de Nose entretiennent avec leur clientèle.

Les fondateurs de Nose ont bien compris que les amateurs de parfums et de cosmétiques de niche constituaient une communauté qu’ils avaient tout intérêt à fédérer. Ils se sont également rappelé de ce que tout commerçant sait depuis longtemps, à savoir que la qualité de la relation commerciale était aussi importante que la qualité des produits proposés. C’est aussi par cela que Nose se distingue favorablement de certains autres points de vente de niche parisiens, qui auraient quelque peu tendance à confondre sélectivité et prétention…

 Hervé Mathieu – Fragrance Forward

nose_1_outside_double-door(crédits photos : Sarah Bouasse, Partikule, Nose)