Catégorie: Parfums

Louis Vuitton dévoile sa ligne de parfums et de lumière

Paris, le 5 juillet 2016. Nous sommes quelques privilégiés rassemblés sur l’une des plus belles terrasses privées de Paris, celle du siège de Louis Vuitton. Il fait un soleil magnifique et c’est en clignant des yeux que nous nous dirigeons vers la petite rotonde où nous attend l’un des grands parfumeurs français, devenu le « nez » maison du célèbre malletier.

dsc_2713

Vue depuis la terrasse de Louis Vuitton, Paris

Jacques Cavallier-Belletrud arbore un large sourire. À l’issue de quatre années d’un travail patient où il a eu carte blanche, il est ici pour nous faire découvrir en avant-première la nouvelle ligne de parfums de Louis Vuitton. Presque quatre-vingt dix ans après sa première tentative dans ce domaine, le malletier restait la dernière grande marque de luxe française à ne pas avoir ses parfums. C’est donc peu dire que l’attente est forte.

Ce sont d’abord les flacons qui nous sont révélés et d’emblée, c’est une surprise. Là où on aurait pu s’attendre à une certaine emphase, à un luxe monogrammé, Jacques Cavallier nous présente un flacon d’un parfaite pureté. Loin d’une débauche de matériaux imposants, la forme imaginée par Marc Newson fait penser à une goutte de lumière colorée, suspendue dans l’air par une virgule de laque noire. Le nom même de la Maison, gravé dans le verre, reste discret, apparaissant en relief sous les doigts ou dans un rayon de lumière.parfum-lv-top

Au sommet du flacon, un superbe bouchage noir est visible en transparence. C’est une superbe pièce qui cache une innovation, puisque le flacon est rechargeable sans qu’il soit nécessaire de démonter la pompe. Il suffit en effet de placer le flacon tête en bas dans un petit dispositif cylindrique pour qu’il se remplisse lentement. On nous explique que cette opération ne pourra être effectuée qu’en boutiques Vuitton, et se fera à l’abri des regards pendant le temps d’un café… ou d’un tour dans les rayons. C’est presque dommage, tant le parfum délicatement coloré qui monte lentement dans le flacon est fascinant à regarder…

Quant à l’emballage extérieur cylindrique blanc et or, il est lui aussi très épuré, tellement même qu’il en est presque décevant ! On nous explique qu’il reprend la silhouette de « Je, tu, il », un des deux parfums initiaux lancés en 1928. Pour son flacon comme pour son étui, la Maison a clairement pris le contre-pied de ce qu’on aurait pu attendre d’elle.

Vient le moment de découvrir les fragrances. Nous passons dans une pièce toute blanche où, assis en demi-cercle, nous écoutons Jacques Cavallier nous parler de chacune de ses créations en faisant circuler des touches olfactives. La Maison n’a pas fait dans la demi-mesure. Il y a devant nous pas moins de sept flacons, chacun contenant un parfum d’une couleur différente, et leur créateur nous confie qu’il n’a eu aucune pression de temps ni de contraintes économiques, bénéficiant d’une totale liberté créative.

HD CADREES.inddJacques Cavallier commence par nous parler de Rose des Vents. Un parfum qui, dit-il, doit « surprendre mais pas dérouter » et pour lequel il évoque la fluidité, le plaisir et la joie. Rose des Vents est construit autour de trois roses, dont bien entendu la Rose de Mai dont il a souhaité exprimer une autre facette. Pour cela, il a eu recours à une technique développée alors qu’il était chez Firmenich : l’extraction au CO2 super critique. Ce procédé ne nécessite pas de chaleur, permettant aux plantes baignées dans ce gaz à froid de révéler toute leur subtilité. Ainsi, la fameuse rose grassoise alliée à la rose Damascena de Bulgarie, à l’iris de Florence et à un « cèdre sans tête » s’exprime telle qu’elle est au moment de la cueillette. Le résultat est une composition aérienne et délicate qui trouve parfaitement sa place dans le flacon épuré de la ligne.

Turbulences est une création plus radicale, construite autour de la tubéreuse. Jacques Cavallier nous raconte que son père, parfumeur lui aussi, avait mille plants de tubéreuse dans son jardin et combien ce souvenir a marqué son enfance. Cette fleur superbe mais souvent délicate à manier en parfumerie est ici exprimée de façon douce, exempte par exemple de sa facette médicinale. L’absolu narcisse lui donne un côté vert et terreux, tandis que le jasmin sambac de Chine compos l’autre facette dominante de cette composition où l’on distingue aussi l’osmanthus et le magnolia. Des matières premières qui ne manqueront pas de parler à l’oreille de la clientèle asiatique, toujours très friande de la Marque…

C’est avec Dans la Peau que l’on s’approche enfin de l’univers du malletier, puisque ce parfum a été inspiré par le fameux cuir beige naturel de Louis Vuitton. Jacques Cavallier nous explique qu’en visitant les ateliers historiques d’Asnières, il a voulu savoir s’il serait possible de capturer l’odeur de ce cuir emblématique. Il aurait pu recourir au Head Space bien connu, au lieu de cela il a fait envoyer des chutes de cuir à son frère en lui demandant d’étudier la possibilité d’en extraire la personnalité olfactive. La recherche de la technique appropriée a pris beaucoup de temps, raconte-t-il, jusqu’à ce que vienne l’idée de recourir à la méthode ancienne de l’extraction par infusion. Le résultat de cette délicate alchimie se trouve à présent sur notre touche olfactive, une note cuir aux facettes épicées et florales, alliée aux muscs et au jasmin de Grasse extrait au CO2.

Apogée vient ensuite. Jacques Cavallier nous raconte que cette fragrance a été créée sous le signe de la précision, inspirée par le Japon et son art traditionnel de la composition florale, l’ikebana. De fait, nous découvrons une fragrance verte et florale, composée autour de la note faussement simple du muguet, « une rose qui aurait rencontré le jasmin » selon la belle formule du créateur. Le fond de la note, quant à lui, est un beau bois de gaïac fumé allié au santal.

Contre Moi se révélera le plus original des sept parfums présentés ce jour. Jacques Cavallier le désigne d’une formule efficace et heureuse : « un oriental pas banal ». C’est une composition dont le fil conducteur est l’alliance des contrastes. Un exercice délicat mais passionnant, à l’instar de ce modèle d’alliance des opposés qu’est Pour un Homme de Caron que j’ai longtemps porté. Ce sont ici la plantureuse vanille de Madagascar et celle de Tahiti, très généreusement dosée, qui constituent la facette charnelle et charnue de ce parfum. Le contrepoint est apporté par la fleur d’oranger boostée par la Super Hédione. Contre Moi introduirait presque un genre nouveau dans la classification de la parfumerie, l’oriental transparent.

Matière Noire me séduit tout d’abord par son nom, si beau qu’on s’étonne qu’aucun parfumeur ne s’en soit emparé auparavant ! Imaginant cette substance mystérieuse qui constitue selon les astronomes l’essentiel de l’univers, Jacques Cavallier a travaillé une matière première aussi terrestre que céleste : le bois de oud, ici originaire du Laos. Alors que le oud symbolisait pour lui de l’obscurité, il lui a « ajouté des étoiles » sous la forme d’un absolu narcisse crépitant, du cassis et d’un effet floral aqueux dont il ne dira rien de plus mais dans lequel je pense avoir reconnu la rose Centifolia extraite au CO2 et le cyclamen.

Mille Feux, le dernier de la ligne, est une autre composition autour du cuir et la première envie que Jacques Cavaliler a eue en débutant ce projet pour Louis Vuitton. Le modèle de sac « Capucine » dans sa teinte framboise lui a donné l’idée d’allier la sensualité de la peau à la senteur de cette petite baie si difficile à travailler en parfumerie si l’on ne veut pas tomber dans la mièvrerie… Le résultat est un cuir fruité dont la rudesse est adoucie par le velouté de l’osmanthus de Chine. Le parfumeur nous explique que la fleur qu’il utilise pour ce parfum est extraite immédiatement après sa cueillette afin que sa fraîcheur soit préservée. Enfin, une touche de concrète d’iris se mêle au safran, apportant de la vitalité à cette création duale où des facettes apparemment contraires se fusionnent avec une belle harmonie.

Afficher l'image d'origine

Un peu plus de deux mois après cette avant-première et alors que la campagne de publicité sort dans la presse, je garde de cette ligne deux impressions fortes de lumière et de naturel.

À l’opposée de l’opulence cuirée que l’on aurait pu attendre, c’est au contraire à un hommage aux belles matières premières de la parfumerie que s’est livré ici Louis Vuitton, sans nostalgie mais avec une modernité mise au service de l’émotion. Les techniques les plus en pointe ont permis au parfumeur de faire ressortir la spontanéité des fleurs fraîches et d’exprimer une vision de la parfumerie délicate, aux accents simples et immédiats. Les noms des fragrances, quant à eux, rappellent joliment l’époque où les parfums se nommaient L’Heure BleueVoilà pourquoi j’aimais Rosine et bien entendu Heures d’Absence, le premier parfum créé par Louis Vuitton.

Au final, c’est une ligne presque humble que lance Louis Vuitton, déjouant tous les pronostics. Il n’est pas certain que les clients les plus avides de toile monogrammée se retrouvent dans cette proposition à l’élégante simplicité, mais là n’est sans doute pas le propos. Avec le recrutement de Jacques Cavallier-Belletrud, l’installation de son propre atelier de création à Grasse et le choix de Léa Seydoux comme égérie, on devine que Louis Vuitton a décidé d’écrire ici une histoire au long cours. Ce nouvel axe de développement ne se fait pas dans une logique de rentabilité immédiate (la Maison n’en n’a guère besoin) mais bien à la façon dont les grandes marques historiques ont pu le faire à l’aube du XXème siècle : en prenant le temps, ce luxe ultime de notre époque.

Hervé Mathieu

La ligne est disponible depuis le 1er septembre, uniquement dans les boutiques Louis Vuitton. 

Eau de Parfum 100 ml : 200 euros (recharge 125 euros), 200 ml : 300 euros (recharge 250 euros)
Flacons de Voyage 4 x 7,5 ml : 200 euros (recharges 110 euros)
Collection de Miniatures 7 x 10ml : 250 euros
Flaconnier de 3 flacons de 100 ml au choix, quantité limitée : 4300 euros

 

Le secret de l’odeur de la terre après la pluie enfin percé ?

Il est probable que, comme moi, vous vous êtes déjà précipités sur une bougie d’ambiance qui promettait de restituer dans votre bureau confiné cette délicieuse fragrance offerte par la nature : l’odeur de la terre après une pluie d’été. 

Il est probable aussi que vous vous soyez retrouvé très déçu à peine la bougie allumée, remisant la fautive dans un placard obscur et la laissant prendre la poussière pour l’éternité. En ce qui me concerne j’ai eu beau chercher, je n’ai jamais trouvé aucun parfum d’ambiance qui reproduise de façon satisfaisante cette senteur aérienne, végétale, aqueuse et terrestre à la fois.

Qu’est-ce qui rend cette odeur aussi difficile à reproduire ? Avant tout elle est complexe, mêlant des composantes végétales, minérales, aqueuses et ozoniques ainsi que des évocations de terre humides. Mais la chromatographie en phase gazeuse nous apprend qu’il y a dans la seule huile essentielle de rose damascone un nombre impressionnant de composants odorants et la parfumerie moderne sait bien approcher ces notes-là. Alors, pourquoi celle-ci échappe-t-elle encore et toujours au savoir-faire des parfumeurs ? La science, et en particulier une découverte récente du Massachusetts Institute of Technology, nous aide à comprendre une partie de cette énigme.

pétrichor1

Pour commencer, cette odeur porte un nom : le pétrichor, et personnellement le fait qu’un tel mot existe me réjouit. Ce terme a été inventé en 1964 par deux géologue Australiens, Isabel Joy Bear et Roderick G. Thomas. Il est formé à partir du grec ancien πέτρα, petra (« pierre ») et de ιχώρ, ichor (« sang, fluide »), et désigne « le liquide huileux secrété par certaines plantes puis absorbé par les sols et roches argileux pendant les périodes sèches et qui, après la pluie, dégage une odeur caractéristique en se combinant avec la géosmine » (source : Wikipedia).

On suppose que la formation de cette odeur particulière serait due à la volatilisation de substances organiques odorantes (lipides, terpènes, caroténoïdes, etc.) lorsque l’atmosphère est saturée en humidité.

Mais on vient de découvrir qu’un phénomène mécanique joue également un rôle dans la formation de l’odeur de pétrichor. Pour parvenir à cette découverte, des chercheurs du MIT  (Massachussets Institute of Technology) ont utilisé des caméras haute vitesse pour enregistrer la manière dont l’odeur se diffusait dans l’air. Pour cela, ils ont effectué près de 600 expériences sur 28 types de surfaces différentes, incluant des matériaux artificiels et des échantillons de sols.

Ces images montrent que lorsqu’une goutte de pluie tombe sur une surface poreuse, comme de la terre par exemple, elle capture de minuscules bulles d’air avant de les renvoyer immédiatement dans l’atmosphère sous forme d’une brume microscopique. Cette brume parfumée extrêmement légère, dénommée aérosol, est ensuite diffusée dans l’air par le vent. Les images ci-dessous, prises à haute vitesse, montrent ce phénomène :

 

L’étude a également montré que les gouttes de pluie qui tombent à un rythme lent tendent à produire plus d’aérosols, ce qui expliquerait pourquoi l’émanation de pétrichor est plus fréquente après les pluies légères.

Il y a donc deux actions différentes qui entrent en jeu dans la formation du pétrichor : la libération d’éléments naturels présents dans le sol à cause de la pluie qui vient frapper le sol et une action physique qui donne un « boost » à leur diffusion dans l’air. Cela expliquerait pourquoi ces senteurs emprisonnées en temps normal dans la terre se diffusent si intensément après la pluie.

Grâce à cette étude du MIT, on en sait désormais un peu plus sur la diffusion du pétrichor. En revanche, on ignore toujours pourquoi elle exerce sur notre cerveau une fascination aussi intense et aussi universelle. Mais peut-être est-là le travail des neuro-scientifiques ou des psychologues ? Ce serait en tout cas un passionnant sujet de recherche pour tous les addicts de cette odeur.

Hervé Mathieu

L’Homme de YSL, nouveau parfum des digital natives

Le 16 février 2016 est sorti le nouveau film publicitaire de L’Homme de Yves Saint Laurent signé par l’agence BETC. Surfant élégamment entre les époques et les images iconiques du luxe, il donne en cela certaines clés sur ce qu’est le luxe contemporain, à la croisée d’un passé mythifié et d’une modernité infusée de culture en libre accès.

Au premier visionnage, on remarquera dans ce film une bonne dose de ces ingrédients que l’on retrouve dans la quasi-totalité des publicités pour le parfum : un grand hôtel, une histoire de séduction entre deux inconnus, une belle voiture, le parfum comme déclencheur de désir et même le plan de la main qui se crispe sur les draps en ellipse du plaisir. Rien de très surprenant, ces images font partie d’une « grammaire » de la publicité pour ce type de produit. Mais en plus de ces figures imposées, on voit également qu’il est parsemé de références qui vont puiser dans une sorte de grande banque d’images collective qui couvre pas moins de soixante-dix années de symboles et de références puisées dans le cinéma et dans le lifestyle. Nostalgique ? Pas du tout. Ce nouveau film colle au contraire à la façon dont une nouvelle génération (celle des digital natives) voit et vit le luxe aujourd’hui.

Les premières secondes du spot nous laissent apercevoir un vieil appareil photo argentique, un service à whisky, une guitare. L’homme, trentenaire en jean slim et chemise blanche impeccable est musicien. Rock mais pas trop, tatoué mais pas trop, il écrit à la main sur un carnet Moleskine. Il monte à bord d’un cabriolet Mercedes 250 SL des années 60, la caméra le suit dans une ville des 70’s, puis sur une corniche qui a des airs de French Riviera. Pendant ce temps, la blonde héroïne, rejeton impossible de Bardot et de Birkin – tatouée elle aussi – se laisse séduire par les effluves laissées dans la chambre de l’homme tandis qu’une caméra Lelouchienne tournoie autour d’elle. L’homme revient sur ses pas pour récupérer son flacon de parfum et son carnet de notes, la demoiselle s’est éclipsée, voilà pour l’histoire.

En multipliant les références aux années 50 à 70, on pourrait penser que ce film se laisse aller à la nostalgie d’un âge d’or où les filles étaient plus blondes, les homme plus purs et la vie plus douce… Pourtant, Colin Tilley, jeune réalisateur Américain qui raconte qu’il a appris le montage vidéo grâce à des tutoriaux sur YouTube, a réussi à transmuter la nostalgie en énergie. Le superbe noir et blanc impeccablement ponctué par la pop néo-eighties de Aaron fusionne avec une grande élégance l’imagerie des Trente Glorieuses à des plans magnifiques, parfois filmés depuis des drones, le tout rythmé par un montage au cordeau formé à l’école du clip.

Ce film assume sans complexe son patchwork de références, sans chercher à tout prix à être moderne, et c’est en faisant cela qu’il y parvient. Colin Tilley et BETC composent ici une synthèse décontractée entre le passé et le présent, empruntant images et références aux différentes époques tout comme la génération émergente des consommateur de luxe pioche dans le catalogue infini de la musique et des images en ligne. A une certaine époque, Karl Lagerfeld citait un précepte de Goethe : « faire un meilleur avenir avec les éléments élargis du passé ». Cette maxime pourrait être le fil conducteur de cette publicité qui a certainement capturé quelque chose du nouvel esprit du luxe de ce jeune XXIème siècle.

Hervé Mathieu

Jean-Paul Gaultier nous invite en boîte

Avec le nouveau film publicitaire de 2016, les parfums Jean-Paul Gaultier nous proposent une expérience originale puisque nous sommes invités à prendre la place… du flacon, celui qui se trouve dans la fameuse boîte de conserve.

Petite prouesse technique et première du genre dans le secteur du parfum, le film est réalisé en vidéo immersive à 360°. Le spectateur se trouve ainsi projeté au cœur de cette Factory un peu folle où se concoctent les parfums de la Marque, mais une fois qu’elle a fermé ses portes. Placé de façon stratégique, il assiste alors à des saynètes drôles, surprenantes ou espiègles où se croisent les marins et les courtisanes emblématiques des deux lignes.

Pour ce spot événementiel, le réalisateur a eu recours à une prise de vue stéréoscopique qui rend l’expérience plus spectaculaire, le son a été spatialisé et les décors de l’Usine ont été reconstruits en 3D. On doit cette belle opération de communication à l’agence digitale Mazarine et à Okio Studio.

 

jpg-be-the-bottle

Salomé de Papillon Perfumery – la bombe olfactive de 2015

Pour commencer l’année, je m’étais mis en tête de choisir mes 3 parfums préférés de 2015. La tâche n’était pas simple. Tous segments confondus, il y a près de 1000 nouvelles fragrances chaque année dans le monde et le souvenir des parfums, comme les parfums eux-mêmes, finit par s’évaporer. 

Alors que je compulsais mes notes prises tout au long de l’année et que je humais mes échantillons, je finis par me rendre compte que j’en revenais toujours à la même création. Je ne cessais de la renifler de façon compulsive, de m’en emplir les alvéoles pulmonaires et une fois celle-ci sentie les autres me paraissaient légèrement ennuyeuses. Il fallut me rendre à l’évidence : je n’avais trois favoris de l’année, je n’en n’avais qu’un et celui-ci éclipsait tous les autres.

C’est en flânant chez Les Senteurs à Belgravia que j’avais découvert par hasard Papillon Perfumery, une marque discrète fondée en 2014 par Liz Moores. Les parfums de Papillon m’ont instantanément étonné par leur maturité, leur cohérence, leur degré d’exigence et d’achèvement. La gamme semblait sortir parfaitement achevée de la chrysalide. Mais parmi les 4 parfums que j’ai eu le vif plaisir de sentir, celui qui m’a le plus impressionné et séduit a été Salomé.

Papillon est un nom charmant, n’est-ce pas ? On pourrait s’attendre à des créations délicates et évanescentes, à des parfums de jeunes filles en fleur. Il n’en n’est rien. Ici, la jeune fille a été déflorée depuis longtemps, et avec quelle joie ! J’ai lu ici que Salomé pourrait être le parfum de Mata-Hari. On ne pourrait résumer mieux cette fragrance qui nous entraîne dans une étourdissante danse des sept voiles. Salomé pourrait être le parfum d’une photo d’Helmut Newton, un philtre qui fait venir à l’esprit les images d’un corps nu à peine enveloppé d’un manteau de fourrure, d’une fumerie d’opium à Macao où les chairs s’égarent et les pensées se perdent, d’une Rolls-Royce Phantom dont le cuir des sièges vient d’accueillir un couple brûlant d’un désir inassouvi.

Helmut Newton 3

Pour vous faire découvrir Salomé, j’aurais pu détailler les facettes olfactives de ce chypre mâtiné de floriental, parler de cette rose pourpre corsetée dans un bouquet jasminé et embuée de cumin. Je pourrais parler de la façon dont le musc se développe par volutes sur la peau, comme une robe de Haute Couture incapable de contenir les notes animales qui s’exhibent sans aucune pudeur. Mais je préfère laisser le mystère de sa composition planer autour de cet envoûtant élixir et évoquer le prestigieux lignage de Femme de Rochas, le parfum qui m’aurait suivre n’importe quelle créature à l’autre bout du monde ! Hélas, Femme a été (mal) reformulé en 1989, perdant dans l’opération une bonne partie de sa sulfureuse attraction. J’étais resté inconsolable pendant un bon moment, ne sachant plus quelle fragrance offrir à la femme qui me mettait les sens en émoi. Et un jour, Salomé est entrée dans ma vie. La Reine était morte, vive la Reine.

Bien sûr, les âmes prudes trouveront Salomé « sale ». Trop sexuel, trop animal. Il est vrai qu’il y a du stupre dans ce flacon – par ailleurs parfaitement inintéressant. On peut deviner la présence de la civette et du castoréum à des niveaux de concentration qu’on n’a pas dû connaître depuis un siècle. Clairement, Salomé est un parfum pour adultes, pour ne pas dire pour adultes consentants…

Dans le monde de la parfumerie grand public et consensuelle, Salomé fait l’effet d’une bombe a(na)tomique. Dans celui de la parfumerie de niche, il fait désormais office de référence.

Hervé Mathieu

Salome par Papillon Perfumery – Eau de Parfum 50 ml – 135 €

 

Salome - Papillon

Eutopie N°2, la rose encensée

Avec un peu de retard, je reprends ici le chemin suivi par les amants imaginaires d’Eutopie. En toute logique, l’étape suivante est le parfum dénommé N°2 et présenté comme étant un « floriental ».

Les parfums de la Marque Eutopie se présentent tous dans le même flacon, la couleur du verre et du coffret changeant d’une fragrance à l’autre. Le flacon « juliettehasagun-esque » dans sa version N°1 s’en distingue ici grâce à une livrée d’un noir profond qui lui donne un air de bouteille d’encre de Chine. L’ensemble est classique mais élégant, prouvant une fois de plus qu’il est impossible de faire une faute de goût avec le noir.

eutopie-no-2

La fragrance a été créée en 2011 par Prakash Narayanan, un parfumeur qui officie dans la filiale indienne de Givaudan. Autant Eutopie N°1 me semblait hésiter entre l’Orient et l’Occident sans prendre parti, autant Eutopie N°2 a choisi son camp : nous sommes là en présence d’un parfum oriental sans aucune équivoque.

Comme beaucoup de parfums orientaux, Eutopie N°2 annonce d’emblée la couleur : la rose, l’encens et le bois de oud sont présents dès le premier coup de narine et ils le resteront jusqu’au bout, accompagnés cependant d’une note amère qui m’évoque irrésistiblement l’odeur du caoutchouc des chambres à air… L’alliance de cette curieuse amertume avec les bois exotiques fait penser à un cuir brut à l’ancienne, celui qu’on obtient en parfumerie à partir de l’écorce de bouleau.

Ce parfum WYSIWYG a un développement très linéaire, sur la mouillette mais aussi sur la peau : les matières premières restent les mêmes et s’expriment dans le même ordre. Mais il recèle tout de même une particularité : comme le parfum N°1, N°2 joue à inverser la pyramide olfactive. Au lieu de débuter par des notes florales qui laissent la place aux notes boisées, c’est ici le bois qui s’exprime d’abord avant de se mettre progressivement en retrait pour laisser s’épanouir la rose et sa facette safranée qui apporte de l’originalité à ce cœur floral nimbé d’un nuage d’encens.

Une autre originalité de cette création est de se différencier des autres parfums à base de bois de oud en travaillant cette matière première sous la forme du bakhour. Dans les pays arabes, on désigne par ce nom un pot-pourri d’écorces de bois d’agar imprégnées d’huiles parfumées à base d’ambre, de musc, de santal ou d’encens que l’on fait brûler sur des petits braseros. Le bakhour est en quelque sorte une version humble du bois de oud, mais utilisé en parfumerie il se révèle plus subtil que la matière première à l’état brut dont l’intensité a tendance à tout emporter sur son passage ! Cet oud là présente une facette légère et joueuse, on le découvre moins hiératique.

Au final, Eutopie N°2 est intéressant car c’est un parfum qui réconcilie les contraires : un mélange de rudesse et de douceur, d’écorces rugueuses et de pétales de rose. Il ne faut cependant pas en attendre une trop grande originalité, en grande partie à cause de sa rose très classique. De la même façon que voyager en Thaïlande est une façon idéale de découvrir l’Asie du Sud-Est pour la première fois, ce N°2 est une bonne façon de découvrir les vrais parfums orientaux, ceux que l’on sent sur place. Sa facilité d’accès le rend attrayant pour un nez occidental, mais peut-être est-t-il trop « déjà vu » sur le marché qu’il cible. Eutopie N°2 est une rose joliment encensée… mais trop sensée à mon goût.

Eutopie N°2 : Vaporisateur Eau de parfum 100 ml – 155 €

Hervé Mathieu

Les pérégrinations olfactives d’Eutopie

Dans les années 1970, les pays du Golfe ont vu la manne pétrolière se déverser sur eux et les Émirati se sont mis à consommer massivement des produits de luxe. Des marques de parfums sont soudainement apparues sur ce marché, profitant du label « made in France » pour vendre des fragrances parfois médiocres à une population qui achetait sans discernement et à n’importe quel prix. Heureusement pour l’image d’une parfumerie française qui avait fini par souffrir de ces pratiques, de nouveaux entrants ont décidé de s’intéresser aux pays du Golfe en proposant de véritables parfums haut de gamme, à l’exemple d’EUTOPIE. Créée en 2011 par Élodie Pollet, cette jeune marque compte plus de 100 points de vente dans le monde, principalement concentrés sur la zone du Moyen-Orient, de l’Iran et de la Russie.

L’histoire -imaginaire- qui guide la création des différents parfums de cette marque est celle d’un couple qui parcourt le monde et qui capture l’essence des différents lieux qu’il visite. Chaque parfum est vu comme un poème parfumé, composé en l’honneur des différentes cultures olfactives rencontrées au cours de leur périple. Ainsi est née la Marque Eutopie, inspirée du nom que le philosophe Thomas More avait donné en 1516 à ce pays qu’il imaginait comme « le lieu du bon ». Une référence lettrée qui n’est pas pour déplaire, bien mise en valeur de surcroît par un logotype élégant comme celui d’un magazine de luxe.

Eutopie-n-1-flacon-2Les flacons, en revanche, me séduisent moins. L’habillage laqué, le capot argenté et le décor qui entoure le logo de la Marque m’évoquent Juliette Has a Gun. Outre cette troublante ressemblance, les flacons n’expriment rien de l’histoire de voyages olfactifs que la Marque veut raconter. Toutefois, un grand souci est accordé aux détails : le coffret extérieur est de qualité, tout comme la conception des échantillons qui m’ont été envoyés et qui sont d’un luxe incontestable dans leur boite en forme d’origami.

L’idée qui préside à la création de chaque jus est de s’inspirer des matières premières emblématiques de chaque lieu dans le monde, avec une touche créative française. Un concept efficace, aisé à comprendre et commercialement astucieux. Comment ce concept se transcrit-il dans la réalité, c’est ce que nous allons voir fragrance par fragrance, en commençant par le premier parfum lancé par la Marque : N°1.

La fragrance Eutopia N°1 créé par Charles Caruso annonce avoir voulu « capturer l’essence de la culture du parfum arabe, avec de subtiles nuances françaises ». Effectivement, elle s’ouvre sur une rose de Damas à la personnalité clairement orientale, soulignée de jasmin d’Égypte. L’évocation est claire et sans ambiguïté, sauf quand une note qui me rappelle étrangement le rhum arrangé vient me chatouiller les narines !

Petit à petit, la composition florale capiteuse des premières minutes évolue vers une facette plus légère, rompant avec la construction habituelle des fragrances qui s’ouvrent immanquablement sur des notes hespéridées et vont ensuite vers des facettes plus sensuelles. Ici, la rose voluptueuse et le jasmin charnel du départ laissent la place à des fleurs blanches relevées d’une pointe poivrée et enveloppées de ce manteau poudré qui est le fil conducteur de la composition.

C’est dans cette stase vaporeuse de fleurs blanches et de musc que je me retrouve soudainement transporté dans mon enfance, retrouvant le parfum que portait ma grand-mère : Canoë de Dana ! Est-ce cette évocation soudaine qui influence mon jugement ou est-ce la réalité du jus, toujours est-il que N°1 me donne à présent le sentiment d’une fragrance aux accents clairement rétro.

Une fois que les notes ont trouvé leur équilibre et qu’elles se sont fondues entre elles, une douceur légèrement sucrée planant sur un tapis de poudre de riz s’installe grâce à un accord d’ambre, de musc et d’une pointe de vanille qui restera longtemps sur la peau, car la concentration d’eau de parfum assure une bonne persistance.

Au final, cette première fragrance d’Eutopie tient sa promesse d’être à la fois influencée par la France et par l’Orient mais entre les deux, elle peine à trouver sa véritable personnalité… Peut-être suis-je victime d’une madeleine de Proust aux effluves de Canoë, mais cette composition trop douce me semble désuète comme un Orient des années vingt rêvé par Rudolph Valentino. Une fragrance par ailleurs plus féminine qu’unisexe contrairement à ce qu’elle annonce – mais cette différenciation est moins pertinente au Moyen-Orient que dans les autres régions du monde.

Eutopie n°1 : Vaporisateur Eau de parfum 100 ml – 155 €

Hervé Mathieu

eutopieN1