Chassez le Naturel… il ne reviendra plus

Sur la préconisation d’un médecin anglais, la Commission Européenne étudie actuellement l’interdiction de nombreuses matières premières naturelles dans les parfums à l’horizon 2015. Oui, vous avez bien lu…

Vous vous rappelez peut-être de ces textes dans lesquels je parlais des menaces qu’un législation de plus en plus contraignante faisait peser sur l’utilisation des matières premières naturelles en parfumerie.

Ce sujet n’est pas clos, bien au contraire. La Commission Européenne vient en effet d’ouvrir une consultation de 3 mois avant la mise à jour de sa réglementation sur les cosmétiques, en s’appuyant sur un rapport scientifique de 334 pages dirigé par le Dr. Ian White, un dermatologue notoirement hostile aux parfums dont il ne voit que le potentiel allergisant.

Ce dossier préconise par exemple d’interdire l’usage des mousses qui « fixent » les jus dans le temps, ou encore de restreindre la concentration d’une vingtaine d’ingrédients et d’extraits naturels à 0,01% du produit fini… autant dire rien. Or ces ingrédients, tel le citral présent dans les huiles essentielles de citron et de mandarine, la coumarine que l’on trouve dans la fève tonka, l’eugénol présent dans l’essence de rose, le géraniol qu’on trouve en grande quantité dans le géranium et la rose, ou bien encore l’iso-eugénol de l’ylang-ylang sont des piliers de la parfumerie fine.

RemembranceUn vent d’inquiétude souffle sur la profession, comme en témoigne la lettre ouverte de Luc Gabriel, le P-DG de The Different Company. Les préconisations du fameux rapport, qualifiées de « médiévales » par un pharmacologue spécialisé dans les affaires réglementaires interrogé par Grain de Musc, auraient en effet des conséquences dévastatrices : « Si la Commission européenne décidait d’appliquer cette partie du rapport à la lettre, toute la parfumerie serait bouleversée », déclare Christopher Sheldrake chez Chanel. Et Frédéric Malle d’ajouter : « Ce serait la fin de la parfumerie telle qu’on la connaît aujourd’hui et la ruine pour les paysans producteurs. »(Le Monde.fr)

La Commission Européenne est-elle, comme certains le disent, en train de programmer la mort des matières premières naturelles ? Et si oui, qui veut leur peau ?

Certaines ONG font une guerre incessante à l’industrie cosmétique, animées d’un principe qui énonce qu’il faut tenir compte de l’ensemble des allergènes présents dans l’air ambiant. Cela comprend les solvants dans le vernis des meubles stratifiés ou dans certaines peintures mais aussi, à l’heure où tout est parfumé, les abords des boulangeries, le gas-oil à la pompe, les déodorants etc… Mais quand il s’agit de déterminer le facteur de risque de chaque allergène, ces ONG ne tiennent pas compte de la quantité absorbée. Un exemple ? On dépose plus de citral sur sa peau en pelant une orange qu’en utilisant n’importe quel parfum. Dans ce cas, faut-il interdire le citral dans les parfums… ou les oranges ??

Commençons par calmer les plus vives inquiétudes : la Commission Européenne semble vouloir adopter une approche plus raisonnable que celle préconisée par le rapport en question, avec notamment la création de L’IDEA (International Dialogue for the Evaluation of Allergens). Cette équipe de scientifiques travaillera en collaboration avec l’IFRA (l’organisme d’auto-régulation de l’industrie créé en 1973) et sa mission sera de déterminer des méthodologies d’évaluation des risques posés par les ingrédients de parfumerie fondées sur l’exposition globale réelle des consommateurs. Elle a par ailleurs décidé de ne pas suivre l’aberrante recommandation de définir les seuils de concentration des allergènes en fonction du niveau à partir duquel elles déclenchaient une réaction chez des personnes déjà allergiques.

Ensuite, les nouvelles réglementations porteront sur le nombre d’allergènes dont l’étiquetage est obligatoire et qui sera porté à 89 substances au lieu de 26. Cela peut paraître contraignant, mais à l’ère des lasagnes à la viande de cheval le consommateur a de réelles raisons de vouloir être informé. « Il faut faire preuve d’une transparence exemplaire, recommande à juste titre Frédéric MalleCeux qui refusent d’étiqueter leurs flacons en listant les composants allergènes ont tort. Plus on informera, moins on pourra nous faire de reproches. »

En revanche, il est probable que le lyral et deux molécules présentes dans les mousses de chêne et d’arbre, l’atranol et le chloroatranol, soient proscrites. Les nombreux produits contenant du lyral devraient donc être reformulés et les mousses resteraient autorisées à la condition que les molécules en question n’y soient présentes qu’à l’état de traces. Sachant que presque toutes les fragrances contiennent des mousses de chêne ou d’arbre, cela signifie que de nombreux jus devraient bel et bien être modifiés. Les fournisseurs de matières premières travaillent depuis plus de 10 ans sur la création de molécules de substitution ou de matières naturelles « fractionnées », c’est-à-dire dont on a retiré la partie incriminée par distillation moléculaire, mais il ne faut pas se voiler la face : ces techniques ne permettent pas de retrouver le rendu olfactif de la matière première naturelle et il est à prévoir que les consommateurs continueront de constater avec désolation, année après année, que les parfums qu’ils ont aimés ne sont plus que l’ombre d’eux-même…

Une alternative proposée par François Demachy, le maître-perfumeur de Dior, serait de légiférer de façon drastique sur les formules des produits fonctionnels (déodorants, crèmes, shampooings, lessives…) dont la présence dans l’environnement est beaucoup plus importante et de laisser les amateurs de parfums jouir tranquillement de leur fragrance favorite. Mais il est à craindre que la grosse machine de l’Union Européenne ne soit pas du genre à faire dans le détail. Comme le dit lui-même, « La parfumerie fine est un petit segment du secteur représenté par l’IFRA et, à l’intérieur de ce segment, nous sommes peu nombreux à investir dans des matières nobles et naturelles qui coûtent une fortune. Et nous sommes encore moins à vouloir sauver ces anciens jus qui composent le patrimoine de la parfumerie française« .

Espérons que notre profession sera capable, au cours de cette consultation, de faire valoir ce point de vue et qu’elle enverra à Bruxelles des porte-paroles de talent. La France a réussi par le passé à faire accepter la notion « d’exception culturelle » et la haute parfumerie, cette merveilleuse rencontre d’un savoir-faire ancestral et d’un art de vivre, fait partie intégrante de la culture française.

Que les empêcheurs de parfumer en rond s’occupent des gels douches, des lessives et des déodorants dont les tonnages sont autrement plus impressionnants. La parfumerie fine est un art exceptionnel qui mérite un statut d’exception.

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

(Pour une lecture plus grand public de ce sujet, on pourra se reporter à cet article de Libération titré « Mon parfum part en fumée »).

visuel_dior_poison

(photos : Ann O’Dell et premier visuel publicitaire de Poison de Dior, dit « Vanité »)

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4 Commentaires

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