Non-fiction (II)

Dans le texte précédent, j’évoquais un monde où la couleur bleue devrait être effacée de tous les tableaux, existants et à venir. Un texte de fiction, donc ? Oui, presque. Car un phénomène similaire touche aujourd’hui, non pas la création artistique mais la création parfumistique.

Depuis quelques années, des dermatologues et chercheurs bien intentionnés obtiennent que soient supprimés de l’orgue des parfumeurs toute une série de matières premières, et pas des moindres. Nous parlons ici de celles que l’on trouve dans certaines des plus grandes créations de la parfumerie.

RothkoConséquence de cela, les marques et les grandes maisons doivent reformuler certains de leurs jus pour en supprimer tel ou tel ingrédient dorénavant considéré comme irritant, allergisant ou dangereux – en tout cas quand il est employé à haute dose. Ce que l’on demande aujourd’hui aux parfumeurs revient tout bonnement à demander aux peintres de refaire les plus belles toiles de l’histoire de la peinture sans certaines couleurs : Rothko sans le jaune, Yves Klein sans le bleu, Soulages sans le noir… Possible ? Evidemment non.

Si vous êtes un lecteur non professionnel, vous allez penser que ce sont les notes de synthèse qui sont dans le collimateur des autorités et des institutions de régulation. Et si vous êtes un lecteur du métier, vous savez que ce sont, en grande majorité, les naturels.

Les matières premières de synthèse sont moins allergisantes que les matières premières naturelles. Leur développement donne lieu à tellement de tests préliminaires qu’elles ne soulèvent généralement pas de question. Alors oui, chers lecteurs, c’est bien la nature, celle qui donne le rhume des foins et qui gratouille qui pose souvent problème à nos législateurs et à leurs conseillers un brin paranoïaques. Et c’est donc la nature qu’au nom du principe de précaution on interdit de plus en plus dans les parfums : les huiles essentielles d’orange, de noix de muscade, de rose ou l’essence de lavande, pour n’en citer que quelques-uns, sont désormais infréquentables.

Un agent de l’inspection sanitaire m’a dit un jour que si mon principal critère d’alimentation était l’hygiène, alors il fallait que je mange uniquement dans les fast-food. Ce sont en effet les établissements de ce type qui sont les plus contrôlés et donc les plus surs de ce point de vue-là…

C’est ce genre de raisonnement, logique mais aberrant, que l’on applique aujourd’hui à la parfumerie. Le tout dans la méconnaissance des consommateurs qui trouvent que « leur parfum a changé », l’apathie des organisations professionnelles et l’indifférence de certains acteurs de ce métier qui pèsent pourtant lourd dans la balance commerciale.

(à suivre)

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

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12 Commentaires

  1. Dubien

    Troublant. Je lis cet article et écris ce commentaire avec « Rothko : the late serie » que je viens de poser sur mon bureau.
    Le principe de précaution…

  2. vahn

    Tristesse… Et moi qui ne mets que de l’essence de lavande dans mon petit appareil de geek qui se branche en USB sur mon laptop, parfumant, grâce à sa petite hélice, là où bon me semble ou ce que bon me semble, mon linge par exemple.

  3. Hervé Mathieu

    Bonjour Vahn,
    Le pire c’est que tout cela part d’une bonne intention. « L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête« , disait Pascal…
    Je ne sais pas si cela une consolation, mais la législation sur les parfums d’ambiance est pour le moment moins contraignante que celle sur les parfums corporels. Votre essence de lavande sera encore disponible un bon moment !

  4. vahn

    Merci pour cette précision. Petite consolation, oui, tristesse pour ces parfums. Déjà que je meurs de trouille que mon parfum ne soit plus fabriqué… Nostalgie quand tu nous tiens 🙂

    • Hervé Mathieu

      C’est aussi quelque chose que j’entends assez souvent, dans mon métier. Des femmes qui me disent que leur parfum a été arrêté et qui en sont presque inconsolables. Est-ce indiscret de vous demander quel est le vôtre ?

  5. vahn

    Rumba de Balenciaga, j’ai du mal à dire « de Ted Lapidus » puisque apparemment la fabrication a été reprise. Un grand monsieur italien me l’a offert pour mes 16 ans et j’y suis fidèle depuis lors. Plus de vingt ans d’une identité olfactive… Je ne le trouve déjà plus dans les parfumeries françaises depuis quelques années.

    • Hervé Mathieu

      Ah, Rumba… Magnifique création que celle-ci ! Une époque révolue où les parfums n’avaient pas encore succombé à cette « political correctness » olfactive qui consiste à ne porter une fragrance que pour soi ! Une architecture voluptueuse et extravertie qui s’exprime avec une incroyable assurance avant de fusionner avec la peau, telle cette autre grande création de la même époque, le premier Montana au flacon en spirale.
      Il faut beaucoup de personnalité et d’assurance pour porter une telle fragrance aujourd’hui et je vous en félicite chaudement !

      Si vous lisez l’anglais, je vous conseille ce post d’un blog assez passionnant qui lui est consacré :
      http://thescentimentalist.blogspot.com/2010/04/mood-music-balenciagas-rumba.html

      • vahn

        Très joli article et les moods sont tout à fait exacts, le mood 4 arrivant très vite pour moi car j’en mets peu, une seule courte vaporisation à la base de la nuque pour pouvoir le sentir de temps en temps. C’est fou comme certaines peaux ne retiennent pas les parfums ! Vous avez peut-être écrit un article sur ce sujet, les parfums et la peau (ou les peaux…).
        J’ai aussi Ho Hang qui est plus piquant, plus masculin et que j’ai beaucoup de mal à porter, je garde le flacon parce qu’il est beau et à cause du nom.

      • Hervé Mathieu

        Bonjour Vahn,
        J’ai porté « Ho Hang » pendant des années. Il m’avait été offert par ma fiancée de l’époque. C’était mon deuxième « vrai » parfum, le premier étant Grey Flannel. Et comme vous je conserve un flacon de ce parfum dont j’aime le charme suranné.
        C’est une bonne idée que vous me donnez là, écrire sur les peaux et leur rapport aux parfums. Ce serait un post plus « littéraire », un peu comme celui sur les verriers, mais cela fait un petit moment que je n’en n’ai pas écrit dans ce style là.
        Et puis parler des points de pulsation, puisque vous parlez de la nuque…

  6. Pingback: Chassez le Naturel… il ne reviendra pas | Respirer, voir, toucher...

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