Charogne !

J’ai découvert un jour que j’aimais une odeur coupable.

etat-libre-d-orange-charogneJe parle d’une odeur coupable comme on parle d’une envie coupable, d’un amour coupable. Quelque chose qu’on ne dit pas en société, pas même dans un cercle d’amis. Quelque chose qu’on ose juste avouer ici, à l’abri de l’anonymat trompeur d’une feuille numérique qu’on a -en plus- oublié de ne pas signer…

On dit que notre goût pour les odeurs se forme dans notre enfance. Dans notre petite enfance, même. On dit même qu’il se formerait déjà dans le ventre de notre mère et qu’à l’état fœtal on est déjà capable de réagir à certains stimuli odorants.

Le fait est que, dans la ville de l’est de la France où j’habitais étant enfant, il se produisait parfois un phénomène aussi spectaculaire que désagréable. Plusieurs fois dans l’année il soufflait sur la ville un air chargé de lourdes molécules, un air gris et déliquescent, un air gras et putride. Il soufflait sur la ville cette odeur qui déclenche chez celui qui la reçoit un réflexe d’écœurement sans même qu’on lui ait appris qu’elle était l’odeur de la mort.

La responsabilité en incombait à une usine d’équarrissage qui se trouvait à plusieurs kilomètres de là et dans laquelle on brûlait les cadavres de bétail. Parfois, quand le vent tournait mal, son odeur recouvrait la ville et immanquablement on savait qu’il allait pleuvoir.

Et il pleuvait. Immanquablement.

Il y a environ deux ans, il s’est produit dans l’ouest parisien un fait divers qui a secoué les esprits et retourné les estomacs.

Un camion rempli de charogne dans un état de putréfaction avancé a semé sa cargaison depuis le tunnel de Saint-Cloud jusqu’à la porte de Passy. Le jour où la chose s’est produite, la circulation a été fermée tant l’odeur était épouvantable. On voyait les services de la voirie opérer le nettoyage, des masques sur des visages qu’on devinait blêmes. L’odeur était atroce. Insupportable. Inhumaine.

L’odeur était également tenace. Pendant plusieurs jours le périphérique ouest et ses chics abords ont senti une odeur de tranchée, de camps de concentration, une odeur de Stalingrad et de génocide Rwandais.

Et puis, petit à petit, l’odeur pestilentielle s’est diluée à grand renforts de jets d’eau sous pression et de vapeurs de gasoil consumé. Le souvenir en est resté pendant plusieurs jours . Car l’odeur de la mort, par un phénomène étrange, s’ancre dans notre mémoire avec une force qui a sans doute à voir avec l’instinct de survie. Quelque chose d’animal, de primitif.

C’est à cette période-là, en passant à tel endroit en deux-roues que je me suis rendu compte que non seulement je ne bloquais pas ma respiration mais qu’au contraire j’avais ce petit flairement spasmodique que l’on a en évaluation un parfum.

J’en ai eu vaguement honte.

Et puis, en voyageant en Asie où cette odeur vous tombe dessus au détour de n’importe où, dans une rue de Bangkok ou un quartier chic de Delhi, j’ai fini par accepter. Par accepter cet animal que l’homme est encore un peu, par accepter cette part de macabre que nous avons en nous, par accepter aussi cette madeleine putrescente de mon histoire personnelle, relent peu fréquentable d’une histoire qui ne choisit pas ses réminiscences.

Le passé n’est pas tout rose, nous l’habillons ainsi, a postériori, par nostalgie. Il en est de même pour ses odeurs, pour ses parfums.

Le passé olfactif n’est pas tout rose. Il est parfois gris, gris comme la couleur d’une chair flétrie et corrompue.

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

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7 Commentaires

  1. passionez

    Je n’ai pas souvenir éprouvé une attirance particulière pour des odeurs considérées nauséabondes. Je le rejète d’ailleurs plutôt violemment en général. Par contre, je peux comprendre cette « coupable attirance ». Comme vous dites, le passé olfactif ne fait parfois point la distinction entre beau et laid, odeur ravissante et nauséabonde… Il existe bien des odeurs qui me touchent particulièrement par les liens qu’elles ont créées avec mes souvenirs et qui peuvent déplaire à certaines personnes.

    Je peux aimer l’odeur du gasoil parce qu’il me fait penser au départ en vacances, tout comme je trouve très attirant l’odeur des vieux livres…

    • Hervé Mathieu

      Oui, c’est bien cela.

      Il n’y a pas nécessairement de bonnes et de mauvaises odeurs, et bien souvent les enfants ne font pas cette différence tant qu’on ne leur a pas inculqué ce qui était tolérable ou pas.

      Le cerveau reptilien qui traite les odeurs que nous sentons est aussi un grand sentimental… C’est pourquoi nous pouvons aimer autant le lait Mustela avec lequel on nous tartinait les fesses que le gasoil ou l’odeur de renfermé des caves vénérables où vieillissent les grands vins.

      Et je suis comme vous : j’adore l’odeur des vieux livres !

  2. Hervé Mathieu

    Géraldine : Navré de vous répondre si tard… Je vais faire en sorte d’être plus régulier dorénavant. En tout cas je suis ravi que ce billet vous plaise, j’ai eu grand plaisir à l’écrire également. Il n’est pas forcément facile d’écrire sur ce thème. La frontière entre les odeurs et la pudeur est ténue…

  3. Pingback: Carburateurs, pistons et madeleines de Proust | Respirer, voir, toucher...

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