Je n’aime pas marcher.

En fait je crois que je n’aime pas marcher, mais à chaque fois que je m’astreins à perdre un temps supposé précieux et à pratiquer ce déplacement lent, un pas après l’autre et le nez en l’air, j’en retire du plaisir.

Tout à l’heure j’étais dans la rue La Fontaine et je passais devant le Castel Béranger. Le « castel dérangé », comme certains riverains l’ont baptisé à l’époque de sa construction. C’est un immeuble de style Art Nouveau, un des chefs-d’oeuvre de Guimard.

A chaque fois que mes pas me mènent ici, je m’arrête. Je regarde les proportions, la volontaire absence de symétrie, les hippocampes en fer qui grimpent le long de la façade et les colonnes qui ne manquent jamais de me faire penser à des phallus.

Ce qui cause le plus mon admiration, c’est ce portail en cuivre. Une dentelle de métal rouge et de vert oxydé, une parfaite conversation des couleurs qui me rappelle ma période au marketing des parfums Jean-Paul Gaultier.

Depuis quelques temps le portail est en cours de restauration. Un artisan y travaille tout seul et lui redonne son lustre, petit à petit. Ce matin j’ai vu que de grandes rayures avaient été faites sur un des panneaux du vantail de droite.

Je me suis demandé ce qu’avait pu ressentir l’artisan, ce qu’on pouvait ressentir quand on oeuvre patiemment à la rénovation des belles choses, qu’on pratique son métier avec amour et qu’on découvre soudain qu’on a vandalisé votre travail. J’ai pensé aux tags, au fait qu’il était presque devenu impossible aujourd’hui de garder un monument ou un bâtiment intact.

J’ai pensé à cette façade de la rue de Verneuil qui était couverte de graffiti en hommage à Gainsbourg, comme la tombe de Jim Morrisson au Père Lachaise. Un jour on a repeint cette façade, une couche de blanc. Le lendemain, une inscription bombée en noir la barrait : « oh le joli mur blanc ».

J’ai pensé à tout ça, je me suis demandé si les graffiti allaient finir par faire ressembler tous les immeubles à cette abomination architecturale qui a poussé dans les années 80 à deux pas du Castel Béranger, cet énorme pâté de béton sur pilotis sans grâce ni beauté recouvert de carreaux bleus, blancs et rouges (que le fonctionnaire de la Marie de Paris qui a autorisé sa fabrication en soit maudit jusqu’à la cinquième génération).

Et bien ce machin, cette horreur de béton gris et tricolore, elle, n’est jamais graffitée. Sans doute les vandales pensent-ils que le bâtiment est déjà, en soi, une agression pour l’oeil suffisante…

Hervé Mathieu – Fragrance Forward

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